jeudi 18 avril 2019

La glorification des victimes

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La glorification des victimes




La glorification des victimes

I parle, comme sans doute il n’a jamais parlé de sa vie. Un flot de
mots devant un auditoire nombreux, silencieux, solennel. Il est à la barre
du tribunal correctionnel qui juge les quatre prévenus du procès
Xynthia, il est venu témoigner de sa nuit du 27 au 28 février 2010, quand
le corps de sa compagne a été emporté dans les eaux sombres qui avaient
envahi son pavillon entre rivière et océan à la Faute-sur-Mer. A ses amis
de l’association de défense des victimes, il avait assuré : « Oh, vous
savez, moi, j’en aurai pas pour long. Je vais aller droit au but. »
Au tribunal, on l'écoute sans l'interrompre
Mais maintenant, face à tous ces gens qui l’écoutent très sérieusement, le
président, les deux assesseurs, le procureur, il se met à tout raconter. La
sortie de la veille, avec son amie au salon du caravaning de La Rochelle,
la choucroute qu’ils avaient partagée et que sa compagne avait mal
digérée, « c’était du jarret, Monsieur le président », le réveil dans la nuit
« pour satisfaire un petit besoin naturel et boire une tisane », les
charentaises qu’il avait chaussées – « elles étaient neuves, je les avais
achetées sur le marché bien serrées, parce qu’on sait bien, Monsieur le
président, que les charentaises, ça se détend » – et qui étaient un peu
mouillées parce que l’eau commençait s’infiltrer, le pyjama chaud qu’il
avait conseillé à sa compagne d’enfiler – « il était en velours, du beau
velours, c’est moi qui le lui avais acheté » –, le fauteuil Relax qu’ils ont
vainement tenté de surélever – « On a perdu du temps avec ça, mais j’y




tenais tellement, je l’avais apporté de chez moi, il était tout cuir », et
soudain la vague qui s’était engouffrée dans le couloir. Et eux deux,
debout sur le lit – « il faut que je vous parle du lit, Monsieur le
président, il est ancien, en fonte avec des volutes, vous voyez » –, il
mime, monte sur la pointe des pieds, s’arrime à la barre, il est tout à son
récit, il évoque en pleurant sa compagne disparue, ses deux mains,
paumes écartées, dessinent des courbes dans l’air – « elle avait des
rondeurs de femme partout, Monsieur le président, et moi ses rondeurs,
je les aimais » –, il sanglote plus fort encore, maintenant il parle de sa
mère, qui était « une femme bien, Monsieur le président », de son
enfance, de son entrée dans l’armée comme mécanicien, de ses exploits
en plongée sous-marine, de sa bonne santé et de son intimité, plus rien
ne semble l’arrêter. Avant, il était du genre « costaud », c’est lui-même
qui le dit, pudique aussi. Et anonyme. Maintenant, il est une victime et
tout a changé. Au tribunal, on l’écoute sans l’interrompre en hochant
gravement la tête. A la suspension d’audience, on lui propose d’être pris
en charge par une cellule psychologique. A la sortie du palais, stylos,
micros et caméras se tendent vers lui et lui demandent de recommencer
à raconter. Avec un peu de chance, il passera à la télé. Victime, c’est un
statut particulier.
« Vous avez été très courageux »
Surtout là, au procès Xynthia. Le président du tribunal ouate sa voix
pour leur parler. « Ce qui ressort de votre déposition, Monsieur, c’est
que vous avez fait preuve d’un sang-froid admirable », dit-il à l’un. «
Vous avez été très courageux », conclut-il après la déposition d’un autre.
« Est-ce que vous allez arriver à verbaliser ? », s’inquiète-t-il plus tard
face à une dame qui s’apprête à livrer à son tour le récit de sa terrible
nuit – après que le tribunal a déjà entendu la même histoire, minute par
minute, contée par son mari et sa fille. « Prenez votre temps », souffle-til
à une quatrième, qui sanglote à la barre après avoir annoncé tout à trac
que, dans sa vie, elle a eu « deux fléaux : une enfance maltraitée et
Xynthia ». Le président se penche un peu. « Avez-vous été prise en
charge par une cellule psychologique ? » Elle répond non. « Il serait très
utile que vous alliez consulter quelqu’un. Je vous le dis de façon très
solennelle, Madame, faites-le. »
Qu’elle dérape, qu’elle dérive, peu importe, il faut, dit-on, « libérer la
parole des victimes » et chacun s’y emploie. Le procès Xynthia n’avait
pas encore commencé que l’on était déjà saturé médiatiquement de la «
douleur des victimes ». La technique est simple et efficace, tout ce qu’il
faut pour une information pressée et consensuelle : le journaliste
contacte l’association de victimes – il y a toujours une ou plusieurs
associations de victimes – qui lui propose un « casting » de personnes à
rencontrer, hommes et femmes forcément émouvants sachant raconter.
Ouvrez les guillemets, fermez les guillemets, le sujet est prêt à être
publié-diffusé. Arrive le premier jour du procès. Sur la place du Centre
des congrès des Sables-d’Olonne qui tient lieu pour l’occasion d’annexe
du tribunal de grande instance –, le vieux palais de justice à fronton et
colonnes est trop petit pour accueillir la centaine de parties civiles, le
public et les médias qui se sont déplacés en masse – on filme et interroge
une à une les victimes qui s’approchent. A chacune, on pose la même
question : « Qu’attendez-vous de ce procès ? » qui suscite invariablement
les mêmes réponses : « Que justice soit rendue », « Que les responsables
soient désignés » et « les coupables sanctionnés » à la hauteur du drame
et de leur douleur.



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