jeudi 26 septembre 2019

COURS DE SOCIOLOGIE POLITIQUE

  droitenfrancais       jeudi 26 septembre 2019



COURS DE SOCIOLOGIE POLITIQUE 
 Hatem M’rad
Professeur de science politique




On retiendra dans cette introduction, d’abord les différents types de discours portant sur l’objet politique, mais pour délimiter par la suite celui qui est admis en sociologie politique ; puis on examinera la question de la sociologie politique comme branche de la science politique ; enfin on insistera sur la définition de l’objet politique proprement dit.


1) Les types de discours possibles sur l’objet politique
La sociologie politique est une approche parmi d’autres approches possibles sur l’objet politique.

-Parmi les principaux discours possibles sur l’objet politique, on retiendra d’abord celui de l’acteur engagé. Les militants, représentants, élus, dirigeants, mais aussi intellectuels impliqués dans des combats pour une grande cause, élaborent des analyses qui ont toujours une ambition explicative. A ce titre, ces analyses se situent sur un terrain semblable à celui de l’analyse scientifique. Mais elles ont une logique fondatrice différente : la justification de l’action. Cette dimension conduit à valoriser les faits et les éléments d’appréciation qui ont une utilité stratégique de leur point de vue. La nécessité de renforcer la cohésion du parti conduit ici à imposer un minimum de discipline dans l’expression de leurs analyses.
Cette logique consiste à imputer à son propre camp la responsabilité d’événements positifs et à rejeter sur le camp adverse la responsabilité d’événements négatifs. Cette logique a son utilité sociale, elle ne doit pas être condamnée au nom de l’objectivité ou de l’honnêteté intellectuelle (simplement, pour comprendre le discours de l’acteur engagé, il est important de savoir à partir de quelle position il s’exprime.)
-Autre discours sur l’objet politique, celui du philosophe, voire du prophète. Sa logique fondatrice est dominée par l’accent mis sur la question des valeurs. Alors que le politologue se demande « comme ça fonctionne ? », dans l’approche du philosophe les questions centrales sont plutôt : qu’est-ce qu’un bon gouvernement ? Comment envisager un avenir collectif qui assure la Solidarité, la Justice ? De Kant à Paul Ricoeur ou à John Rawls, ou de Platon à Marx, le problème de l’Ethique est au centre de la connaissance du politique. L’Ethique renvoie à des choix subjectifs, non démontrables. La quête d’un absolu, même universel, comme le bien politique, reste marqué par le relativisme.




-Troisième discours sur l’objet politique, majeur aujourd’hui, celui des médias. On entend par là la manière avec laquelle les journalistes professionnels interprètent les événements politiques. Le discours médiatique est en rapport avec le souci d’informer le citoyen. Il s’agit d’éduquer le citoyen pour lui permettre de choisir. La logique fondatrice du discours médiatique est dominée par le fait de capter l’attention du lecteur (et du téléspectateur). Sans une audience minimale, le médium disparaît. Cependant, il existe des passerelles entre le travail du journaliste et celui de l’analyse scientifique. Ainsi les biographies écrites par des témoins attentifs à la vie politique, soucieux de recourir aux méthodes rigoureuses de l’historien, peuvent prétendre au caractère scientifique.
- Quatrième discours : le discours scientifique. Sa logique fondatrice est celle de l'élucidation, de l'explication. Il est motivé par la recherche du Vrai. Mais la vérité est-elle accessible? Le travail d'élucidation est une entreprise d'éclaircissement du regard. Il permet de voir mieux grâce à la mise en place de techniques de recherches et de concepts rigoureux. Il est aussi une réflexion constante sur les conditions de validité des résultats.
Ces exigences supposent une fidélité constante à une certaine éthique et une lucidité scientifique. Elles peuvent engendrer des conséquences bénéfiques sur l'évolution des systèmes politiques. Une meilleure connaissance de leurs mécanismes réels de fonctionnement est de nature à faciliter la maîtrise des difficultés pouvant apparaître. A l'inverse, elles contribuent au « désenchantement du monde » (Max Weber), car l’analyse savante remet en question les mythes. Elle écarte les fausses apparences et supprime les illusions. Même s'il n'y a pas unanimité sur les usages qui doivent être faits du savoir scientifique.

2) La sociologie politique comme branche de la science politique.

La sociologie politique a conquis sa place sociale à partir de la fin du XIXème siècle. Une polémique a opposé en France à la fin des années 1880, le fondateur de l'Ecole Libre des Sciences Politiques, Emile Bounty et un juriste influent dans l'administration de l'enseignement, Claude Bufnoir. Le premier soutenait la forte autonomie "des sciences politiques" qui sont en grande majorité

expérimentales et inductives (généralisation d’un raisonnement ou d’une observation établi à partir de cas singuliers), le second mettait l'accent sur le lien étroit entre les sciences politiques et le droit public (le lien avec le droit public et ce conflit expliquent d’ailleurs la marque de ce droit sur l'enseignement de la science politique, sur les problématiques, les méthodes et même la définition de la discipline).





L'affirmation de la science politique a soulevé un autre débat théorique, d'ordre généalogique (recherche de l’origine). On l'a inscrit dans l'héritage des grands philosophes politiques. Le prestige de la philosophie politique de Platon à Rousseau jusqu’à l'idéalisme allemand du XIXème siècle (Fichte, Hegel) tend à une absorption de la science politique dans un discours spéculatif ou abstrait axé, selon la terminologie Kantienne, sur la question du "Sollen"(ce qui devrait être) plutôt que du "Sein" (ce qui est). Cette tendance, très présente dans l'œuvre
de Hannah Arendt, débouche chez Leo Strauss sur une vision pessimiste de l'évolution occidentale de la pensée politique.

L'abandon des fondements philosophique de la pensée grecque caractériserait selon Strauss "Les trois vagues de la modernité", c’est-à-dire la réduction progressive de la question politique à une question purement technique, où c’est plutôt le succès de la démarche ou de la procédure qui devient le critère de vérité. (La philosophie politique et l’histoire, chap.VIII, Paris, le Livre de Poche, 2008). D’après Strauss, en effet, la 1ère "vague de la modernité" coïncide avec la fin du Moyen-Age et s’étend à toutes les doctrines tendant à exclure de la légitimité politique toute référence à la vertu et à la morale (Machiavel, avec la contrainte et la ruse/ Hobbes, avec la soumission des individus à l’Etat Léviathan/Locke, avec l’exaltation des intérêts privés). La 2ème "vague" coïncide avec le XIXème siècle et l'avènement des philosophies de l'histoire, autour de Hegel et de Marx, qui vont séculariser les anciennes religions et présenter de nouvelles perspectives de salut. La 3ème "vague de la modernité" coïncide avec le développement des sciences sociales modernes sur le modèle positiviste des sciences physiques. Ainsi Strauss s'attaque sévèrement au modèle positiviste dénigrant les valeurs morales de la philosophie antique.


Pourtant il y a une différence entre les logiques intellectuelles d'un discours fondé principalement sur les jugements de valeur et celles d'un discours orienté

au contraire vers l'éclaircissement des processus politiques effectifs, réels. Il faut dire que certains ouvrages philosophiques contiennent parfois des éléments d'analyse scientifique au sens moderne. Chez Aristote (La Politique) ou Montesquieu (L’Esprit des lois), l'analyse spéculative n'exclut pas d'autres développements fondés sur une observation empirique rigoureuse. L'éthique du scientifique dans l'analyse politique exige la mise à l'écart des préférences morales ou idéologiques du chercheur parce qu'elles peuvent détourner l'analyse rigoureuse des faits, et parce qu'elles ne doivent pas mobiliser à leur profit l'autorité de la "science". Même s'il est indispensable que la question de l'éthique en politique soit soulevée et débattue en permanence.

La conception dominante aujourd'hui, s'inscrit dans une autre perspective généalogique. Robert Nisbet situe entre 1830 et 1900 les années importantes pour la formation des sciences sociales. Outre Tocqueville et Marx, il cite Tonnïes, Weber, Durkheim et Simmel, "ces quatre hommes qui, de l’avis de tous, ont le plus contribué à donner une forme systématique à la théorie sociologique moderne" (La tradition sociologique, PUF, 1984). A cette liste Raymond Aron ajoute Pareto, dont le vocabulaire et les concepts ne se sont pas imposés). Les ouvrages de ces auteurs, selon R.Nisbet ne doivent presque rien à la philosophie des lumières et à son discours spéculatif et déductif (raisonnement établi du général au particulier). Ils se nourrissent au contraire d'une forte ambition d'examen empirique des réalités observables.

Parmi les œuvres les plus directement fondatrices, il faut citer d'abord Emile Durkheim. Son ouvrage Les règles de la méthode sociologique, paru en 1895 établit les conditions auxquelles doit se plier la recherche scientifique en sciences sociales. Mais il y a dans ses ouvrages une absence de vision autonome de l'objet politique. La science politique est tout simplement absorbée dans la sociologie.

Au contraire, Max Weber (dont la formation intellectuelle est marquée par le droit et l’économie) ne manque pas de placer les problèmes politiques au cœur même de sa démarche scientifique, soit qu'il se préoccupe l'éthique du chercheur (Le savant et le politique), soit qu'il développe des analyses très élaborées sur des questions comme les modes de légitimation du pouvoir ou la rationalité bureaucratique dans le fonctionnement des Etats modernes. Plus que tout autre, il aura contribué, par l'apport de concepts et modes d'interrogation, à structurer

intellectuellement la science politique comme discipline. Son influence demeure aujourd'hui encore très sensible.

Mais le fait majeur pour la sociologie politique, c'est la montée en puissance de l'influence intellectuelle anglo-saxonne. Les années 50 et surtout 60 et 70 sont une période de très grande production intellectuelle des politologues aux Etats- Unis. Le développement des enquêtes empiriques, la constitution de nouveaux paradigmes, la construction de nouvelles conventions de langages, le renouvellement de la réflexion épistémologique, tous ces phénomènes exercent une attraction sur les chercheurs politiques. Il en résulte une tendance à l'unification transnationale des problématiques et des écoles, même s'il subsiste de fortes spécificités dans chaque pays.

Dès lors, on peut se demander si la sociologie politique est une simple dimension de la sociologie ou, au contraire, une branche particulière de la science politique. Le problème est de savoir si l'on peut construire, sur des bases intellectuelles claires, un objet propre à la science politique, dont la sociologie politique constituerait non pas un synonyme comme on le dit parfois, mais un sous-ensemble.





3) La définition de l'objet politique :

Cette définition est-elle arbitraire? La difficulté de la réponse s'explique par le flou qui entoure le terme politique. D'après l'étymologie grecque, la politique, c'est ce qui se rapporte à la Cité, c’est-à-dire par extension, au gouvernement de la collectivité. Mais le mot politique a aussi des significations très diverses, tant au féminin qu’au masculin.

- Au féminin, le mot politique a diverses significations courantes.
La politique comme espace symbolique de compétition entre les candidats à la représentation du peuple (entrée en politique) ; la politique comme activité spécialisée (la politique comme métier) ; la politique comme ligne de conduite, c’est-à-dire enchaînement de prises de positions, d'actions et de comportements (la politique gouvernementale) ;
Une politique (publique) désigne, elle, une activité délibérée appliquée à un objet particulier, un secteur donné (la politique de santé, de logement, de l’équipement, de l’éducation....). C’est la politique sectorielle de l’Etat.


-Au masculin, le mot politique est d’usage plus restreint, qui demeure surtout le monopole de la recherche scientifique. Le politique renvoie à ce champ social dominé par des conflits d'intérêts régulés par un pouvoir lui-même monopolisateur de la coercition légitime. Cette définition, qui s'inspire de l'analyse weberienne, permet d'introduire plus directement la question de l'objet de la science politique.

On peut considérer qu'aucune vie sociale n'est possible sans réponses apportées à trois exigences irréductibles relevant du politique.
En premier lieu, produire et distribuer des biens pouvant satisfaire les besoins matériels des individus. La division du travail à ce niveau économique est un élément efficace de solidarités collectives.
En deuxième lieu, mettre en place des outils de communication qui permettent la compréhension mutuelle. Il s'agit des langages, des croyances partagées et des symboliques communes.
En troisième lieu, une exigence décisive pour l'existence collective : la maîtrise des problèmes de la contrainte.
Comme l'a souligné Hobbes, la violence de tous contre tous est la négation même de la vie en société. La question politique centrale est donc la régulation de la coercition. Il s'agit de marginaliser la violence physique, de mettre en place un ordre juridique effectif et un système de commandement au profit des gouvernements Dès lors, à côté de l'économie et de la sociologie, la science politique voit émerger un objet propre qui la constitue comme une science sociale à part entière.
La science politique peut être subdivisée en 4 branches : la théorie politique, incluant l'histoire des doctrines et mouvements d'idées ; les relations internationales; la science administrative; la sociologie politique. Le domaine propre de cette dernière est la dynamique des rapports de forces politiques qui traversent la société globale, étude envisagée à partir d'une observation des pratiques.





Chapitre I : LE SYSTÈME POLITIQUE

On peut définir un système comme un ensemble d’éléments interdépendants, comme un ensemble d’éléments se trouvant en interaction. Tout système possède des caractéristiques fondamentales. Lorsqu’on dit que la réalité étudiée forme un système, cela signifie qu’on lui attribue les caractères suivants :

- Cette réalité est constituée d’éléments agissant les uns sur les autres est ayant entre eux des rapports d’interdépendance (partis, syndicats, associations, gouvernement, parlement, juges, médias…)

- Les interactions, les rapports d’interdépendances entre les éléments et la totalité qui en résulte, obéissent à des règles qui peuvent s’exprimer en termes logiques.

- L’idée est qu’un système réagit globalement, comme un tout aux pressions extérieures et aux réactions de ses éléments internes. Ce qu’on entend ainsi par analyse systémique, c’est toute recherche théorique ou empirique, qui part du postulat que la réalité sociale présente les caractères d’un système, pour interpréter et expliquer les phénomènes sociaux par les liens d’interdépendance qui les retient et qui les constituent en une totalité.

Section 1) : Caractères généraux du système

L’analyse systémique a été développée essentiellement par David EASTON. Le modèle d’Easton se place dans le cadre de la théorie générale des systèmes. L’ouvrage principal de D. Easton a pour titre A Systems Analysis of Political life (1965).
Easton adopte, pour préciser son système, la définition politique suivante : pour lui, la politique est « l’attribution autoritaire de choses de valeur ». Définition un peu savante de la politique qui veut dire que le pouvoir politique accorde en effet aux individus et aux groupes des biens, des ressources, des choses qui ont de la valeur (salaires, subventions, autorisation divers, titres, diplômes...). La définition du système politique a pour but de délimiter ses frontières. Si l'Etat, le pouvoir, attribue des choses de valeur, il devient la cible des pressions de son environnement. Les revendications s'adressent à lui, car c'est lui qui est le mieux placé pour y répondre, et pour accorder " les choses de valeur". D'où l'intérêt porté par cette théorie sur les rapports entre le système (politique) et son environnement.

A) Rapports entre le système et son environnement :

L’analyse systématique va porter uniquement sur les transactions (rapports) entre le système et son environnement. C’est là où réside la rupture théorique avec l'analyse traditionnelle des systèmes politiques. Easton note que la science politique s'est surtout préoccupée d'étudier la structure interne du système politique et les mécanismes de prise des décisions à l'intérieur de ce système : par exemple, quelle est la fonction du gouvernement ? Comment accède-t-on au pouvoir ? Quelle est l'influence du régime électoral sur les partis politiques ? Quel est le rôle des ministres dans tel ou le régime (présidentiel ou parlementaire)? Celui du parlement ?
Easton propose de considérer le système politique comme une boîte noire et d’ignorer ce qui se passe à l’intérieur de cette boîte. L’analyse porte uniquement sur les relations du système avec son environnement : quelle est la nature des influences de l’environnement sur le système ? Comment ces influences sont-elles communiquées au système ? Comment le système parvient-il à maintenir son équilibre en régissant ces influences ?

Easton décrit les relations entre le système politique et son environnement sous la forme d’un circuit cybernétique fermé (système auto-régulé) dont le modèle simplifié est le suivant :





B) Les composantes de l’environnement :

L’environnement du système étudié comprend deux catégories :
L’environnement intra-sociétal : est composé par l’ensemble des autres systèmes inclus dans la société globale, dont le système politique est un aspect. Par exemple l’environnement du système politique tunisien comprend le système économique tunisien, le système religieux tunisien, éducatif, social, écologique, psychologique, biologique.
L’environnement extra-sociétal : comprend les systèmes extérieurs à la société dont le système politique est un aspect. C’est le cas des systèmes économiques, politiques, sociaux d’ordre international.

De l’ensemble de cet environnement interne et externe émanant des inputs (alimentation), apports de diverse nature destinés au système politique. Easton distingue deux types d’inputs : l’exigence et les soutiens. Les exigences (demands) expriment l'opinion qu’une allocation autoritaire de choses de valeur doit être faite par le système politique. Par exemple, un syndicat de travailleurs demande au parlement de voter une loi élargissant des libertés syndicales dans l’entreprise.

Le soutien (support) est la seconde catégorie d’input que reçoit le système. Alors que l'exigence affaiblit par définition le système politique, le soutien le renforce. Il peut s'agir d'une manifestation favorable au système ou d'une campagne de presse destinée à en montrer les mérites ou les vertus.
Les outputs (production) comprennent les diverses décisions et actions des autorités politiques en réponse aux inputs: législation, mobilisation générale, discours.

Enfin la rétroaction comprend les effets des outputs sur l’environnement, effet qui donnent naissance à de nouvelles exigences et à de nouveaux soutiens. Une décision de satisfaction partielle par le pouvoir d’une demande d’augmentation des salaires par une catégorie sociale donnée (50dinars au lieu de 100dinars demandés) peut rétroagir : ou en réduisant les tensions de cette catégorie qui se satisfait plus ou moins de cette augmentation, même limitée, ou en les poussant encore à faire pression sur le pouvoir pour demander le reste de l’augmentation qui n’a pu être satisfait.
Telles sont les notions générales à partir desquelles Easton construit son modèle d'analyse de la vie politique.

Section 2) L'analyse du système politique :

Le titre de l'œuvre de David Easton A Systems Analysis of Political Life (1965) indique son attachement au courant behaviouriste. Le système politique est conçu comme un système de comportement ordonné en un ensemble systématique. Reprenant les détails de l'analyse d'Easton en résistant sur les quatre problèmes spécifiques à un système politique : l'expression des exigences, la réduction des exigences, le problème des soutiens et la rétroaction.

A) L'expression des exigences :

Adressée au système politique, l'exigence est l'expression de l'opinion qu'une réponse gouvernementale relative à un objet déterminé devrait être faite ou ne pas être faite. L’exigence peut être formulée en terme précis (par exemple la modification du statut d'une catégorie de fonctionnaires) ou en terme très vagues (améliorer la qualité de la vie ou le sort des personnes défavorisées). La plupart des idéologies politiques contiennent des exigences vagues et imprécises. L'exigence est adressée à l'autorité responsable de l'allocation de la valeur, soit directement soit indirectement. Elle est indirecte lorsqu’elle demande le changement de majorité en vue d’obtenir la réalisation d'un autre programme politique.

L'exigence peut aussi rester informulée, elle est alors simple attente. Le sentiment de l’opinion publique, tel qu'il résulte d'un sondage d’opinion, est un sentiment latent, implicite ou un vœu, mais pas encore une exigence.

En outre, les exigences ne sont pas seulement adressées aux autorités politiques, elles peuvent l’être aussi aux autorités économiques (demande de hausse de salaires, crédits), religieuses (catéchisme, Eglises, imams dans les mosquées), éducatives (réclamations des parents d’élèves aux écoles) ou à d’autres autorités.

Tout exigence est source surcharge (stress) pour le système politique. Cette surcharge peut être quantitative (volume stress) du simple fait de l'accumulation du nombre d'exigences que le système ne peut plus traiter. Par exemple, lorsque le parlement est saisi d'un trop grand nombre de projets de lois, il ne peut plus les traiter de manière adéquate et satisfaisante.

La surcharge qualitative (content stress) vient, elle, de la complexité des exigences présentées au système. Une exigence relative à de grands problèmes d'environnement, comme l'assainissement d’un lac (comme celui des berges du lac à Tunis), est plus difficile à traiter par l'autorité qu’une exigence d'attribution d’un café de commerce (mesure quotidienne). Le temps nécessaire pour répondre à l’exigence vient limiter les capacités de système en raison de la complexité de son traitement.

Il faut dire que tout besoin social ne peut être automatiquement converti en exigence politique. Car en ce cas, le système sera rapidement submergé par la surcharge des exigences. Il faut donc limiter le flux des exigences.

B) La réduction des exigences

La réduction des exigences politiques est un des principaux instruments de régulation du flux des exigences. Par le processus de réduction, le flux des exigences est canalisé, réduit à un nombre limité d'alternatives qui sont présentées au système politique. Il peut s'agir de réunir des exigences semblables présentées de manière dispersée en plusieurs lieux. C'est le cas de syndicat qui présente une exigence unique : la retraite à 60 ans pour tous les travailleurs sur tout le territoire.
La réduction peut également consister dans la réunion d'exigences spécifiques variées en une exigence globale. Ainsi l'exigence de mise en place d'un système de sécurité sociale recouvre un ensemble d'aspirations diverses : protection contre la maladie et les accidents de travail, retraite vieillesse, prêts sociaux. Les programmes des partis politiques illustrent ce processus d’amalgame en réunissant d'ailleurs un ensemble d'exigences très diverses ordonnées en un tout plus au moins cohérent.

Le système politique comprend des structures de réduction des exigences. L'accès au système politique se fait pour Easton par des portillons structurels que gardent des portiers. Les portiers ont pour rôle de filtrer les exigences et de les structurer. Les principales structures de réduction sont le parti politique et les syndicats.

C) Les soutiens du système politique :

Easton s'attache surtout à la notion de soutien qu'il considère comme la variable essentielle qui lie le système politique à son environnement. Sans soutien le système politique s'effondre devant la moindre surcharge d'exigence.
Cette notion de soutien reste relative. La mesure du soutien dépend de la mesure de la surcharge des exigences. Il s'agit d'un élément de compensation, dont l'intensité varie en fonction de l'importance des exigences adressées au système.

D) La rétroaction (feedback)

La rétroaction vient compléter le circuit systématique qui, faut-il le rappeler, est un circuit continu et ininterrompu. Dans cette conception, la décision est d’abord une réponse aux exigences et aux soutiens adressés au soutien. Mais, elle est en même temps source de nouvelles exigences et de nouveaux soutiens.
Conclusion On le voit, Easton insiste principalement sur la liaison entre le système et son environnement. La vie politique n’est pas étudiée en soi, mais dans ses rapports avec l’environnement. Au fond, il insiste surtout sur l’alimentation du système, c'est-à-dire sur les exigences et les soutiens, en négligeant la notion d’output (décision). L’auteur considère en effet que la théorie traditionnelle de la science politique ne s’intéresse qu’à la décision, et donc à l’output. En revanche, pour lui, l’étude des transactions du système avec le monde extérieur est à la base du modèle.

Toutefois, le monde extérieur d’Easton est curieusement abstrait. Il se réduit à un ensemble de variables. L’environnement ne comporte pas de rapports de production économique, pas de classes sociales, pas de différences culturelles, pas de guerre de religion ou de conflit idéologique.
Cependant, l’apport de David Easton à la science politique est capital pour trois raisons au moins :

- D’abord, il rompt avec l’empirisme et ses excès. Il donne enfin à la science politique un cadre général d’analyse, un modèle. Ce modèle systématique renouvelle les catégories d’analyse des phénomènes politiques. Car il est applicable à tous les systèmes politiques, à toute les sociétés, étant général et abstrait (ce modèle est d’ailleurs à l’origine de recherches fécondes et utiles). La théorie du système politique est exploitée de nouveau aujourd’hui par les chercheurs pour l’étude du phénomène de la gouvernance.

- Ensuite, l’approche d’Easton est dynamique. Elle rompt avec l’analyse statique traditionnelle en se fondant sur le circuit cybernétique, qui est un circuit sans fin.


- Enfin, Easton démystifie la politique. Loin d’autonomiser la politique, il la restitue dans son environnement total. Il replace le système politique dans la société globale dont il n’est qu’un élément. Avec lui, le système politique vaut par ce qu’il fait et non pas ce qu’il est. C’est la fin de la mythologie de l’Etat, appareil transcendant et mystérieux. La réalité, c’est le système politique, simple instrument, simple machine à convertir les impulsons sociale, les besoins, les demandes, en décisions et en actions politiques.




Chapitre II : LA CULTURE POLITIQUE

La culture politique rentre dans le cadre de la socialisation politique. La socialisation est le processus par lequel les normes sociales sont assimilées et intériorisées. Tout au long de sa vie, l’individu apprend et intériorise les éléments socio-culturels de son milieu et les intègre à sa personnalité.

La socialisation est donc un processus d’acquisition des connaissances, des croyances, des sentiments, bref des manières d’être, de penser et de sentir propres à la société où l’on est appelé à vivre. C’est un processus d’intégration de cette culture à sa personnalité psychique et donc, d’adaptation à son environnement social. La personne socialisée « appartient » à son milieu. Elle partage avec son groupe beaucoup d’opinions, de valeurs, de goûts.

Au plan politique, on retrouve ce processus. Par la socialisation politique, la culture politique est inculquée et transmise aux individus, qui intériorisent les valeurs, orientations et attitudes à l’égard du système politique.

Section 1) : Les composantes de la culture politique

Une culture politique, c’est surtout un ensemble d’attitudes politiques. Une attitude est « une disposition ou encore une préparation à agir d’une façon plutôt que d’une autre. Elle est la probabilité de l’apparition d’un comportement donné dans un certain type de situation » (A. Lancelot, « Les attitudes politiques », 1974, p.6-7). Par exemple le racisme est une attitude : face à certaines situations, il provoquera certains comportements.

Selon Gabriel Almond et Bingham Powell ( Comparative Politics, A Developmental Approach, 1966), les attitudes politiques possèdent trois types de composantes: cognitives, affectives et normatives.

A) Les composantes cognitives : ce sont les connaissances, ce que l’on sait (ou ce que l’on croit savoir) sur les institutions, les partis, les dirigeants politiques… et qui nous prédispose à réagir de telle ou telle façon.

B) Les composantes affectives. Au-delà du jugement rationnel, jouent des sentiments d’attirance ou de répulsion, de sympathie ou d’antipathie, d’admiration ou de mépris. C’est sur de tels éléments que se fonde la personnalisation du pouvoir, l’attachement qui lie le notable, la personnalité politique à sa clientèle.


C) Les composantes normatives. Il s’agit des valeurs, des croyances, des idéaux et des idéologies qui sous-tendent eux-aussi les comportements politiques.
La culture politique, c’est donc tout à la fois ce que l’on sait, ce que l’on sent, ce que l’on croit.
Selon que domine tel ou tel type de ces composantes, la culture politique sera plus ou moins « sécularisée », rationalisée. La sécularisation culturelle est d’après Almond et Powell, « le processus par lequel les individus deviennent de plus en plus rationnels, analytiques et empiriques dans leur action politique ». La raison l’emporte sur la passion et sur l’idéologie.

Section 2) : Les trois types de culture politique

Les deux auteurs distinguent trois grands types de culture politique : la culture
« paroissiale », la culture de sujétion et la culture de participation.

A) La culture paroissiale : Les individus sont ici peu sensibles au système politique global, à l’ensemble national. Ils ignorent l’Etat-nation et se tournent surtout vers un sous-système politique plus limité (village, tribu, clan). Ce trait marque beaucoup de nouveaux Etats, notamment dans les pays en voie de développement, qui rassemblent des collectivités hétérogènes (les ethnies en Afrique, les Kabyles, Amazighes au Maghreb, les minorités au Proche-Orient, en Syrie, Irak, Liban, comme les alaouites, les druzes, les maronites, les coptes).

Cette fragmentation de la culture politique en sous-cultures politiques distinctes constitue une donnée fréquente dans les systèmes peu développés. Mais, il existe aussi de fortes cultures politiques locales, des sous-cultures dans certains systèmes anciens et développés. En France et en Espagne se maintiennent encore de fortes traditions politiques locales (chouannerie : insurrection paysanne de l’ouest en France pendant la révolution, en Normandie, Bretagne), dont certaines mêmes déterminent des revendications autonomistes, séparatistes (Bretagne, Corse en France, Basques en Espagne), pouvant aller jusqu’au terrorisme.

B) La culture de sujétion : On connait l’existence du système politique, on en a conscience, mais on reste passif à son égard. On le ressent comme extérieur et supérieur. On attend de lui des avantages (services, prestations), on redoute ses excès ou ses ordres, sans pouvoir participer à son action.

On peut considérer qu’avant la révolution du 14 janvier 2011, la culture de sujétion était dominante en Tunisie, comme dans les pays arabo-musulmans. Elle était attestée par la soumission des Tunisiens envers les autorités politiques, par leur passivité, indifférence vis-à-vis de la politique, par leur refus de s’inscrire sur les listes électorales et de voter. Cette culture s’explique sans doute, au-delà de l’héritage arabo-musulman encourageant l’obéissance aux autorités politiques (le souverain incarne le sacré et le politique, représentant de Dieu et de l’Etat), par la colonisation, le règne trentenaire de Bourguiba et du parti unique, le Parti Socialiste Destourien, puis l’existence d’un parti hégémonique, le RCD, dominant largement la vie politique. Cette culture de sujétion n’a pas totalement disparu après la révolution, malgré la reconnaissance de la liberté d’expression et d’opinion.

C) La culture de participation : Ici les sujets deviennent de véritables participants, de véritables citoyens. Ils entendent agir sur le système politique, orienter ou infléchir son action par des moyens divers : élections, manifestations, pétitions. La révolution du 14 janvier a permis aux Tunisiens de commencer l’apprentissage de la culture de participation, mais de manière encore maladroite, anarchique et excessive. Il manquera encore aux citoyens tunisiens la durée pour que s’introduise véritablement la culture de participation, une culture exercée depuis des siècles par les citoyens des vieilles démocraties occidentales.

Section 3) : Culture politique et structure politique
Il s’agit d’aborder tant la notion de congruence que de ses limites.

A) Notion de congruence :

La notion de congruence est le rapport existant entre la culture politique et la structure politique d’un pays. Chaque type de culture se trouve en correspondance, en harmonie avec un type de structure politique. Telle culture convient mieux à telle structure. Sans cette congruence, sans ce rapport, le système politique fonctionne mal et devient fragile.
Une culture paroissiale correspond à une structure traditionnelle décentralisée. Une culture de sujétion convient à une structure autoritaire et centralisée. Enfin, une culture de participation s’accorde à une structure démocratique.

Ainsi, avant de choisir le régime politique institutionnel idéal au moment de l’élaboration de la constitution, régime présidentiel, parlementaire ou mixte, comme c’est le cas en Tunisie actuellement à l’Assemblée Nationale Constituante, on devrait, avant d’opter pour les préférences des partis dominants ou influents et des constitutionnalistes, savoir au préalable le régime politique censé être le plus adapté à la culture dominante d’un pays, pour garantir éventuellement sa réceptivité et son effectivité dans la vie politique. Les peuples qui sortent d’une longue période d’autoritarisme, qui étaient dans une longue culture de sujétion, sont peut-être plus réceptifs au régime présidentiel ou mixte, alors que les citoyens évoluant dans une culture de participation sont mieux adaptés en général au régime parlementaire, qui suppose une expérience de collaboration politique et une participation citoyenne effective.

B) Limites de la congruence :

Cependant, cette congruence n’est jamais parfaite, car aucune culture n’est homogène ou pure. En réalité, un pays peut connaître à travers son histoire une succession de cultures politiques différentes. Mieux encore, une culture politique ne supprime pas la précédente. Elle se surajoute à elle en la dépassant. Toute culture politique est donc mixte. Elle comprend, en proportions inégales, des éléments paroissiaux (locaux), de sujétion (de soumission) et de participation.
Mais, loin d’être un inconvénient, cette mixité culturelle est un facteur positif qui consolide la démocratie. C’est à cette analyse que sont arrivés les deux auteurs, Gabriel A. Almond et Sidney Verba dans leur livre The Civic Culture, Political Attitudes and Democracy in Five Nations (1963). Cet ouvrage propose une large étude comparative conduite de 1958 à 1963 dans cinq pays (Etats- Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Mexique). Le but de l’enquête est de déterminer ce qu’est la « culture politique », qui contribue au maintien et à
l’adaptation des structures politiques démocratiques. Résultat : la culture civique idéale - celle qui concourt au bon fonctionnement de la démocratie - est une culture mixte, équilibrant de façon harmonieuse des éléments paroissiaux, de sujétion et de participation.

Ainsi, au terme d’un développement historique harmonieux, la Grande-Bretagne a pleinement intégré les trois types d’éléments. La participation fondée sur des traditions paroissiales est nuancée par la déférence envers la couronne, marque mineure de sujétion. Aux Etats-Unis, le citoyen est politiquement actif. La culture de participation domine et prévaut au détriment de la sujétion nécessaire. Ces traits s’expliquent sans doute par l’organisation de la vie politique à
l’origine par les sectes protestantes, plurielles et multiples, puis par la richesse de la vie associative, par la révolte originaire des colons contre la Grande- Bretagne et son administration.

Section 4) : Une culture équilibrée

Toutefois, pour Almond et Verba, la culture civique idéale ne s’identifie pas à l’activisme politique civique, à la participation constante des citoyens à la vie politique. Les éléments paroissiaux et de sujétion limitent le degré d’engagement politique et donc l’intensité des clivages. Il convient de trouver un équilibre entre le pouvoir des gouvernants et le contrôle des gouvernés, entre les impératifs de l’action gouvernementale et les exigences de la démocratie participative.

Le citoyen modèle doit être engagé, mais sans excès, influent, mais aussi respectueux des autorités, actif mais aussi passif. En un mot, il doit être critique et responsable. Il est potentiellement actif, il peut réagir et se manifester à tout moment, mais il n’agit pas constamment. Normalement, il demeure passif et n’intervient qu’occasionnellement dans le processus politique. Mais en temps de crise ou quand un choix fondamental apparaît, il redevient un participant influent. C’est au fond, la réalité des systèmes occidentaux démocratiques.
Cette analyse d’Almond et Verba est intéressante. Mais, on peut lui reprocher de construire une culture politique nationale coupée du système de relations sociales, en négligeant les sous-cultures de classes. Ainsi, même s’ils sont intégrés nationalement, les ouvriers ont des valeurs, des croyances, des modèles de comportement qui ne sont pas toujours ceux du paysan ou du bourgeois. Car, la division de la société en classes sociales exerce sur la culture une influence
qu’Almond et Verba paraissent négliger.

Section 5) : la socialisation politique des enfants

La socialisation politique est ainsi un processus en rapport avec la culture politique, et spécialement avec la culture politique dominante. Ce processus continue durant toute la vie de l’individu et s’exerce par l’intermédiaire d’agents divers. Ces agents de la sociologie politique sont par exemple : la famille, l’école, les associations, les organisations politiques, les partis, les organes d’information (presse, radio, télévision).

L’enfance est bien sûr, la période la plus intense de socialisation. Plusieurs études, dont celle de David Easton et Jack Dennis, ont proposé un modèle de socialisation politique des enfants (« Children in the Political System », 1969).

Dans ce processus de socialisation, Easton et Dennis distinguent quatre temps : 1/ la politisation, c’est-à-dire la sensibilisation vague à la politique ; 2/ la personnalisation : quelques figures d’autorité servent de point de contact entre l’enfant et le système ; 3/ l’idéalisation de l’autorité politique : l’enfant perçoit celle-ci comme idéalement bienveillante (ou malveillante), apprend à l’aimer (ou la haïr) ; 4/ l’institutionnalisation : l’enfant passe d’une vision personnalisée à une conception institutionnelle, impersonnelle, du système politique.




Chapitre III - LA PARTICIPATION POLITIQUE

La participation politique peut être définie comme l’ensemble des activités collectives des gouvernés pouvant leur donner une influence sur le fonctionnement du système politique. Dans les régimes démocratiques où elle est considérée comme une valeur fondamentale, la participation est associée au concept de citoyenneté.

En fait, il y a plusieurs manières de saisir le contenu de cette notion qui, toutes soulignent le lien, avec l’idée de participation.
La participation, c’est d’abord dans la théorie politique classique, « l’exercice de la puissance souveraine » (J.J. Rousseau). Cette définition qui renvoie à la tradition antique des cités grecques et de la République romaine, exprime l’exigence d’une implication active dans les affaires publiques.

Une seconde approche d’ordre juridique, établit la liste des droits civiques attachés à cette prérogative. Il s’agit principalement des dispositions constitutionnelles qui garantissent l’exercice de ces droits. On y trouve habituellement le vote, l’éligibilité, la liberté d’opinion, d’expression, de presse, de réunion, d’association, de publication ; l’exercice par le peuple du pouvoir législatif, la consultation par référendum.
Une troisième approche enfin est établie par les enquêtes empiriques qui visent à délimiter les représentations que les individus se font du bon citoyen. Il ressort de ces enquêtes que l’idée d’une participation politique active du citoyen est toujours fortement valorisée et bien considérée dans l’opinion.

L’analyse de science politique reconnaît dans le vote une modalité essentielle de participation. De fait, le vote est universellement reconnu, même dans de nombreux pays où la liberté de choix du candidat par le citoyen demeure exclue, comme c’est le cas dans les régimes autoritaires avec des partis uniques. Cependant, d’autres modalités d’implication politique active existent. Les unes traduisent un intérêt minimal à la chose publique (lectures, discussions, etc) ; d’autres se concrétisent dans l’adhésion à des organisations sociales ou politiques ; d’autres encore expriment une volonté, parfois intense de participation à la décision publique (par exemple les grèves et manifestations de rue destinées à influencer les gouvernants) ; certaines modalités visent même à contester le jeu normal de la participation institutionnelle pour lui substituer une participation sur des bases entièrement nouvelles (mouvements « spontanés » agressifs, contestation de groupes révolutionnaires).

La démocratie a consacré le principe de l’intervention légitime des citoyens dans la sphère politique. On peut estimer alors que toutes les formes qu’elle est susceptible de prendre - pacifiques ou violentes, légales ou non conformes aux règles du jeu - relèvent de la participation politique. Mais, on peut aussi soutenir que celle-ci ne désigne, à proprement parler, que certaines conduites déterminées, propres aux gouvernés, conforme aux caractéristiques sociologiques des « rites civiques ».
Nous examinerons successivement la signification de la participation, puis les facteurs de la participation, et enfin la mutation de la participation politique.

Section 1) La signification de la participation politique

On évoquera d’abord ici le modèle de participation fondé sur la recherche de l’influence, puis la réalité de la participation qui ne concerne au fond qu’une minorité de la population, enfin, nous parlerons de l’imprécision des critères de la participation.

A) Le modèle de participation la recherche de l’influence
Selon la conception politique dominante, les citoyens, lorsqu’ils se mobilisent, cherchent à contrôler les gouvernants, à peser sur leurs décisions afin de défendre leurs intérêts. La participation démocratique a ainsi une fonction d’implication des gouvernés dans les processus de pouvoir. Elle se distingue par là du modèle totalitaire, et même autoritaire, de la mobilisation populaire, qui n’a qu’une fonction formelle de soutien des dirigeants. Ainsi, Sydney Verba et Norman H. Nie (« Participation in America : Equality and Political Democracy »,1972) définissent la participation comme l’ensemble des
« activités des citoyens qui visent plus un moins directement à influencer la sélection du personnel gouvernemental et / ou des actions qu’il entreprend ».
Pour la majorité des politologues, les membres de tout groupement politique s’efforcent de satisfaire leurs exigences en intervenant publiquement pour faire pression sur les gouvernants. Seuls les moyens d’expression varient d’une société à l’autre. L’une des caractéristiques des sociétés démocratiques libérales étant précisément de multiplier les canaux d’expression nécessaires à la participation politique.

B) Du modèle à la réalité :

La réalité est illustrée par une absence de participation de la majorité. En général, seule une minorité a le sens de la participation politique.

1) Absence de participation de la majorité :

L’approche classique de la participation politique part de l’hypothèse d’une société composée en majorité de citoyens conscients de leur capacité d’influence, connaissant les canaux d’expression dont ils disposent et sachant les utiliser pour parvenir à leurs fins. Or, beaucoup d’enquêtes révèlent qu’une telle conception est éloignée de la réalité des démocraties libérales elles-mêmes.
Par exemple dans les années 1970, seulement 22% des Allemands et 15% des Anglais jugeaient les pétitions très efficaces pour défendre leurs intérêts, les proportions descendent respectivement dans ces mêmes pays à 17% et à 10% pour ce qui concerne les manifestations légales. Alors qu’en 1978, 52% des Français reconnaissent dans le vote un moyen d’action très efficace, la grève ne recueillait que 15% de jugements positifs. Et en 1989, 5% seulement de Français estiment exercer sur leurs gouvernants une influence « très » ou « assez grande ».

2) L’engagement politique : le fait d’une minorité

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de constater que l’engagement dans une activité politique est toujours le fait d’une minorité de citoyens. Seul le vote fait exception à cette règle : selon les pays et le type de consultation, 50% à 85% des électeurs en moyenne votent aux élections. L’activité la plus répandue est ensuite la lecture assez régulière de l’actualité politique dans la presse et internet. Le faible niveau général d’engagement politique se traduit également par le fait que peu d’individus s’engagent dans plusieurs activités à la fois. Seuls les Etats-Unis présentent un profil un peu plus participationniste, avec 42% de personnes ayant plus de deux activités et 16% seulement de citoyens apathiques ou inactifs (statistiques des années 90).

Toutes ces enquêtes montrent qu’un niveau élevé d’engagement politique, conforme un modèle théorique, ne concerne en réalité qu’une faible minorité de citoyens, 10% tout ou plus. On peut donc, à la suite d’Almond et Verba (The Civil Culture : Political Attitudes and Democracy in Five Nations , 1963) parler du « mythe démocratique de la compétence civique ».

C) Imprécision des critères de la participation
La plupart des définitions de la participation proposées par les politologues se fondent sur quatre critères : elles revoient à des individus qui, un terme d’un processus volontaire, s’engagent dans des activités lesquelles sont orientées puisqu’elles visent à exercer une influence sur le gouvernement. Ainsi définie, la participation politique apparait comme une notion « fourre-tout », puisqu’elle peut servir à désigner n’importe quelle forme d’intervention des citoyens dans la vie publique. Ce qui ouvre deux débats significatifs en la matière.

1) Les activités de participation : légales ou légitimes ?
Un premier débat consiste à s’interroger s’il faut limiter plus strictement les activités de participation aux interventions légales un légitimes ? La limitation de la participation aux activités légales, longtemps admise, est aujourd’hui très largement contestée. Il est devenu évident depuis les années 1960 que les formes d’interrogation populaire dans les démocratie occidentales ne se bornent plus à des expressions officielles ou institutionnelles, mais qu’elles tendant à inclure des actions plus « spontanées » et plus offensives, permettant une pression plus directe et plus forte sur le pouvoir, une pression, éventuellement illégale et violente (séquestration d’une autorité, occupation d’un bâtiment public, affrontements avec les forces de l’ordre, attentats contre les biens et les personnes…).

Ce qui a conduit certains politologues à adopter une définition large de la participation. Une telle définition a d’ailleurs le mérite d’être cohérente avec la signification habituellement donnée à la participation, qui est de chercher à exercer une influence sur une autorité dans une direction déterminée. En ce cas toutes les formes d’intervention orientée vers ce but doivent relever de la participation. Toutefois, si on opte pour la définition restrictive de la participation, on devrait exclure dans ce cas ces modes agressifs ou offensifs de participation.

2) Activités politiques : celles des citoyens « amateurs » ou celles des professionnels de la politique ?

Le second débat relatif à la définition de la participation politique concerne la place des activités politiques spécialisées ou professionnalisées. Il est habituel de classer les différentes formes d’engagement politique selon les degrés d’implication, des électeurs à la base, jusqu’aux élites politiques au sommet.

Ainsi, le professionnel de la politique est simplement considéré comme le modèle parfait un achevé du citoyen actif.
Toutefois, entre gouvernements et gouvernés, entre les activités politiques des citoyens « amateurs » et celles des professionnels de la politique, il y a une différence de nature et non pas simplement de degré. Si l’on admet cette distinction, seules les actions des gouvernés relèvent alors de la participation politique stricto-sensu, celles des gouvernants renvoie plutôt à la domination politique.

Section 2) Les facteurs de la participation politique

Les démocraties posent le principe de l’égalité en droit quant aux conditions d’accès aux activités politiques. Pourtant, toutes les enquêtes constatent la faiblesse générale de la participation et une tendance très inégale dans l’engagement des citoyens.
A) Les facteurs sociaux
Il s’agit des facteurs relatifs au statut socio-économique, à l’environnement social, à l’âge et au sexe.

a) Le statut socio-économique

Dans les démocraties occidentales, le principe de l’égalité politique coexiste, on le sait, avec la réalité d’une hiérarchisation des individus en fonction notamment de leur diplôme, de leur profession ou de leur revenu. La relation entre cette hiérarchie socio-économique (statut ou position sociale) et la participation civique a été maintes fois établie. L’élévation du statut économique et social de l’individu tend à accroître son engagement politique. Ce phénomène se manifeste notamment à propos de la participation électorale, qui est la forme la plus courante d’engagement. Une étude réalisée en France par l’INSEE en 1990 à partir d’un échantillon national relatif à quatre élections françaises qui se succédées d’avril 1988, à mars 1989 révèle les mêmes relations entre la profession et la participation électorale : 45% des cadres supérieurs et moyens sont des votants réguliers, contre 33% des ouvriers et 32% des employés.

Parmi les différentes composantes du statut social, le niveau d’instruction exerce une influence prépondérante : les personnes les plus instruites sont aussi les plus actives, alors que les moins diplômés sont les plus apathiques. On comprend ainsi que les inégalités face à la participation résultent d’abord des inégalités devant l’école, elles-mêmes dépendantes de la position des individus au niveau du statut social.

b) L’environnement social

Le degré de participation dans la vie publique varie encore de manière importante selon la nature de l’environnement social dans lequel évoluent les individus. L’étude de la participation en fonction du niveau d’urbanisation des communes illustre l’importance des effets liés au milieu de vie des individus. Ainsi, Sydney Verba, Norman Nie et Jae-on Kim (« Participation and Political Equality : A Seven-Nation Comparaison », 1980) ont montré que la participation à la vie locale est toujours beaucoup plus forte dans les communes rurales que dans les grands centres urbains. Cette corrélation est également valable pour la participation à une campagne électorale et aux votes.

Cela s’explique par le fait que les mécanismes de mobilisation sont en réalité d’une autre nature. Les petites communes où prévalent les relations de proximité et de contact direct entre élus et électeurs, où la vie politique est plus largement accessible à tous, constituent un environnement social plus favorable à l’engagement que les grands, centre urbains. Dans ces grands centres urbains, les habitants, sollicités par des réseaux d’appartenance et des domaines d’activité multiples, détournent leur attention des affaires publiques communales, devenues plus complexes et plus lointaines à la fois. Le monde rural et les petites villes favorisent donc la participation démocratique, alors que les sociétés de masse anonymes des grandes villes tendent plutôt à provoquer l’apathie civique.

c) L’âge et le sexe

L’âge est l’une des variables sociologiques les plus fortement et régulièrement mises en rapport avec l’engagement politique. Faible chez les plus jeunes, la participation devient plus fréquente avec les années, et s’accroît à mesure que l’âge augmente. Participer régulièrement aux élections suppose une certaine stabilité sociale, professionnelle et géographique qui fait souvent défaut au début de la vie active ou chez les jeunes. La participation électorale atteint son minimum entre 25 et 30 ans. Elle s’accroît ensuite, mais ce n’est qu’à partir de 50 ans et jusqu’à vers 75 ans que les électeurs votent avec le plus d’assiduité.

Second fonction « bio-social »influent sur la participation politique : le sexe. Les hommes s’engagent plus fréquemment que les femmes dans le domaine politique. Cette inégalité est régulièrement constatée par les enquêtes pour toutes les formes d’activités.
La persistance de telles différences d’engagement politique, même si le statut socio-économique des femmes se rapproche de celui des hommes, témoigne que la politisation inégale des deux sexes ne reflète pas seulement leurs inégalités de position dans la hiérarchie sociale. Tout se passe comme si la division traditionnelle des tâches entre les sexes, articulée sur l’opposition entre le domaine domestique, réservé à la femme, et le monde extérieur, monopole de l’homme, s’était maintenue jusque dans les sociétés contemporaines dans le domaine politique.

B) Les facteurs politiques et idéologiques

Les facteurs politiques et idéologiques agissent sur chaque individu à travers ses représentations mentales, ses prédispositions d’action à l’égard de la vie politique. Ces facteurs politiques et idéologiques s’ajoutent aux facteurs sociaux de son engagement dont ils renforcent ou limitent au contraire les effets.

a) Les règles d’organisation du système politique

Les règles d’organisation et les modalités de fonctionnement d’un système politique, la nature et la diversité des moyens d’expression populaire garantis par les droits civiques, le degré de décentralisation des institutions etc, sont des éléments qui affectent la participation en créant des conditions plus ou moins favorables à son exercice. Pourtant, certaines contradictions existent. La pratique du référendum d’initiative populaire en Suisse est marquée par un abstentionnisme élevé à ces consultations. En France, les lois de décentralisation ont rapproché les citoyens des centres de décision, mais n’ont pas entrainé une augmentation sensible de la participation populaire à la vie sociale.

En revanche, le système partisan influe directement sur l’intensité de l’engagement. L’indentification à un parti, quelle que soit son orientation idéologique, favorise toujours la participation politique. Dans les sociétés où les conflits sociaux sont intenses, les partis de classe, qui leur donnent une expression politique, favorisent la politisation et la participation des couches populaires. Ce phénomène d’identification à un parti disparaît lorsque la vie politique tend à s’organiser autour de partis « attaque tout », comme les grands partis de gouvernement, socialement hétérogènes et idéologiquement mixtes.

b) Le militantisme syndical et partisan

L’analyse du militantisme syndical et partisan se révèle particulièrement intéressante pour saisir l’importance de ces facteurs dans le processus d’engagement politique individuel. Ainsi, à la question « pourquoi et comment devient-on militant ? », A. Andrieux et J. Lignon proposent, à partir d’une enquête sur Le militant syndicaliste d’aujourd’hui.Ouvriers, cadres, techniciens, qu’est-ce qui les fait agir ?(Rapport d’une enquête, CNRS, Paris, Denoël/Gonthier, 1973), une réponse articulant trois facteurs principaux de mobilisation. D’abord, « l’expérience de base » d’une situation sociale vécue de manière insatisfaisante ou injuste, source de frustration et d’une réaction d’opposition à la réalité vécue. Puis, « la prise de conscience » que la situation subie à laquelle on s’oppose peut être changée par l’action. Cette prise de conscience s’effectue à l’aide d’une idéologie fournissant une explication de la réalité vécue et suggérant des orientations d’action pour la modifier. Enfin, « le besoin d’agir », disposition psychologique propre à certaines personnalités et constituant la frontière entre le militant et le citoyen.
Globalement, le militantisme dans les partis politiques peut être (F. Subileau,

« Le militantisme dans les partis sous la Vème République : état des travaux de langue française », Revue Française de Science Politique, vol.31, n°5-6, oct-déc, 1981, pp.1049-1052) la conséquence de plusieurs variables explicatives de la mobilisation militante (proches du modèle d’Andrieux et de Lignon) : la recherche d’une identité socio-politique dans une communauté solidaire où l’intégration constitue une « seconde naissance » pour le militant ; la quête d’un statut modifiant une condition sociale dégradante (comme les ouvriers communistes) ; la recherche d’une promotion sociale et politique par l’utilisation des ressources (culturelles, politiques ou psycho-affectives) mises par le parti à la disposition de ses agents les plus actifs.

A ces explications complémentaires du militantisme, Mancur Olson oppose sa théorie de « La logique de l’action collective » (The Logic of Collective Action. Publics Goods and The Theory of Goods, Harvard University Press, 1966; Traduit, Logique de l’action collective (poche), Ed. De l’Université de Bruxelles, UB. Lire, Fondamentaux, 2011). D’après lui, l’individu n’agissant qu’en fonction de son intérêt personnel calculé rationnellement, ne se mobilisera pas pour la promotion ou la défense d’un intérêt collectif, puisqu’il lui suffit d’attendre que les autres agissent pour en partager le profit éventuel sans aucun coût personnel. Sauf s’il est stimulé par des gratifications personnelles offertes par le parti (matérielles ou symboliques).

Section 3) Mutation de la participation politique

A) Le déclin de la participation

Dans les années 80, on s’est de plus en plus interrogé à propos du phénomène d’affaiblissement de la politisation dans les pays démocratiques. Le désintérêt manifeste pour la politique, la méfiance des citoyens à l’égard des partis et de la classe politique, l’augmentation spectaculaire des abstentions aux élections, le déclin des adhésions syndicales et partisanes, conduisent en effet, à une crise de la participation démocratique. On oppose alors ce phénomène de déclin de la participation à l’agitation des années soixante marquées par la prolifération des mouvements sociaux ou politiques (mai 68 en France).

La mobilisation électorale subit ainsi un recul net à la fin des années 1980. L’abstention électorale n’a jamais été aussi forte qu’à partir de ces années. Par ailleurs, les syndicats et les partis ne parviennent plus à stabiliser le flux des adhésions devenues éphémères ou à renouveler des pratiques militantes dépassées.
A partir des années 1980, les citoyens des pays démocratiques participent ainsi aux élections de manière moins régulière et ne détournent des organisations politiques et syndicales au profit d’autre formes d’engagement collectif, considérées plus « spontanées », moins contraignantes ou plus proches de la société civile, tels les associations, les réunions publiques, forums, ONG, internet.

B) La multiplication des formes non conventionnelles de participation politique

Si les formes traditionnelles de participation se trouvent en déclin, en revanche les formes protestataires de participation politique se sont multipliées depuis cette date. Les formes protestataires de participation politique sont définies par Nonna Mayer et Pascal Perrineau (Les comportements politiques, Paris, A.Colin, 1992, p.112), comme étant « des actions collectives qui mobilisent des groupes de citoyens plus ou moins nombreux, au nom de la défense d’intérêts communs. Ce sont des actions directes qui mettent face-à-face les citoyens et les détenteurs du pouvoir, sans passer par la médiation des élites, les canaux habituels de la démocratie représentative. Ce sont des actions autonomes et expressives qui échappent à la contrainte d’un cadre juridique et institutionnel. L’initiative en revient aux citoyens qui en définissent librement le moment, les modalités et les objectifs ». En général, ce sont des actions contestataires qui remettent en cause l’ordre établi, les institutions existantes, le pouvoir en place ou la politique qu’ils mènent. Ces actions protestataires se sont largement banalisées (voire pour certaines d’entre elles institutionnalisées) et bénéficient aujourd’hui de la couverture des médias ou d’internet et parfois du soutien de l’opinion publique. On citera en particulier les mouvements d’immigrés en France qui luttent contre les discriminations, le racisme (MRAP, LDH), les mouvements des « sans » logement, des sans papiers, des sans emploi, les mouvements des femmes qui essaient d’améliorer leur condition dans les cités, les mouvements écologistes, altermondialistes (ATTAC).

C) Les nouvelles formes de participations institutionnalisées
Soucieux de favoriser l’implication civique des citoyens et de réduire la distance entre ces derniers et leurs élus, les pouvoirs publics ont entre ces deux dernières décennies de renouveler les formes de participation politique. De fait, des nouvelles procédures de participation institutionnalisée se sont développées au cours de la décennie 1990. On trouve notamment les procédés suivants :

- Les commissions de sages. Ce sont des organes d’ordre consultatif, des structures relativement informelles et souples de réflexion. Sous cette rubrique se placent les independent agencies américaines, les « quangos » britanniques, les différents Comités, Commissions, Conseils ou Haut-conseil. En France les appellations sont variables. En Tunisie, sous le règne de Ben Ali, rares sont les secteurs qui ne sont pas chapeautés par un conseil supérieur. Ces types d’organismes ont d’ailleurs proliféré dans ce pays depuis une vingtaine d’années.

Ces commissions de sages regroupent en général des scientifiques, des intellectuels, des universitaires, des médecins, des ingénieurs, des hommes d’expérience dans les secteurs concernés, invités par les plus hautes autorités de l’Etat à formuler des conseils aux pouvoirs publics et à produire, par leur intermédiaire, un consensus sur l’intérêt public, susceptible de conduire à l’élaboration d’une politique publique. Le recours à ces instances s’accompagne souvent de la publicité et de la médiatisation de leurs débats.

- Les comités de quartier. Ils se situent, eux, dans le cadre de la « démocratie de quartier » ou « de proximité ». Eléments de stratégie municipale, ces comités de quartier sont un instrument de démocratie directe, de communication entre les élus locaux et les citoyens et un lieu de formation et d’information de l’opinion des citoyens. Ils constituent, particulièrement pour les conseillers de quartier appelés à y participer, un lieu de formation citoyenne. Toutefois, dans les pays en voie de développement, les comités de quartier constituent, comme en Tunisie sous Ben Ali, moins un lieu de participation des citoyens aux intérêts du quartier qu’un moyen de quadrillage des citoyens par le pouvoir politique.
-Les agents de voisinage. Ils se situent aussi dans le cadre de la démocratie de quartier. Il s’agit en fait d’une spécificité de la législation française traduisant une collaboration entre les associations et les élus. Crées en 1997 dans le cadre des emplois de ville (municipalité) à la demande des associations, leur mission consiste principalement à surveiller les espaces publics, les entrées d’immeuble, à organiser des fêtes, des animations et des sorties, et à informer les élus de toutes les demandes quotidiennes de la population, tels les anomalies, les conflits de voisinage, les comportements suspects.

- La télévision. A travers la télévision, on voit apparaitre aujourd’hui de plus en plus dans les pays occidentaux, des décisions qui sont le résultat d’émission de télévision. Le processus est le suivant : une émission est réalisée sur le thème par exemple de la drogue ou de l’environnement, organisant un débat sur la question autour de personnes d’horizons divers. A la suite de cette émission un courrier abondant ou des appels téléphoniques demandent l’adoption de mesures appropriées. Le gouvernement intervient pour rendre effectifs ou obligatoires les vœux des téléspectateurs. Comme l’écrit Jean-Marie Cotteret :« La télévision devient ainsi le support des demandes des gouvernés » (J-M. Cotteret, Gouvernements et gouvernés, paris PUF, 1973). On a aussi l’exemple en Tunisie de l’émission de télévision « Al Haq Maâk » qui a entraîné à la suite d’une affaire abusive touchant la municipalité de Tunis, le départ ou la révocation du maire Abbes Mohsen en 2009.

- La consultation publique par internet. Elle a permis encore aux citoyens d’élargir leur participation et de donner leur point de vue. Elle se répand tant dans les pays développés (elle a été utilisée en France en 1999 pour l’élaboration du projet de loi sur la société de l’information) que dans les pays en voie de développement, comme en Tunisie, où un site web a été mis par le ministère des sports en 2003 à la disposition de tous ceux qui sont désireux de participer à la consultation nationale sur le sport, et aussi en 2008 à propos de la consultation sur la jeunesse. Instrument exemplaire du refus de la médiation dans la représentation de l’opinion, internet illustre ainsi, à travers ce type de consultation, un certain idéal de communication sans obstacle conforme à la démocratie directe politique.

Une telle participation, conforme aux nouvelles exigences de la citoyenneté, illustre une nouvelle gouvernance étatique favorable aux co-décisions impliquant l’Etat et la société civile, le public et le privé et stimulée par les différents réseaux.
- Les conférences de consensus ou Conférences de citoyens. Ce sont des pratiques de gouvernance qui ont été expérimentées en Europe du Nord et aux Etats-Unis. Les premières manifestations en Europe ont eu lieu au Danemark en 1987. Il s’agit d’une forme de délibération publique très organisée et détaillée. Ce sont des assemblées, des forums mixtes réunissant à la fois des spécialistes, des groupes sociaux et associatifs et des citoyens. A l’issue de la discussion il est couramment établi un rapport de synthèse faisant état de la diversité des points de vue.

D) Une nouvelle participation justifiée par les mutations récentes

Plusieurs raisons ont cumulativement contribué à renforcer la participation des citoyens dans l’action politique et publique. Ces raisons résultent des mutations qu’ont connues les institutions et les sociétés dans les dernières décennies.
-Il y a d’abord des raisons inhérentes à la perte de centralité de l’Etat, que les uns appellent « crise du politique », les autres « crise de la représentativité ». Les décisions publiques ne sont plus l’apanage de l’Etat. L’espace public ne se résume plus à la seule figure de l’Etat. Le système politico-administratif a d’abord vu, sur le plan interne, l’émergence de la société civile et l’intrusion des acteurs et des réseaux locaux, qui n’acceptent plus, sans leur consentement, de se soumettre à un intérêt supérieur. Ils tiennent à ce que la définition du bien commun et l’élaboration des politiques puissent prendre en compte leurs intérêts particuliers. Ce système a, ensuite, vu sur le plan externe sa marge d’autonomie se rétrécir sensiblement en rapport avec la globalisation économique et l’internationalisation. L’interdépendance des économies et des sociétés font ressortir au grand jour l’impuissance des Etats et les limites du volontarisme politique. Pour les pays membres de l’Union européenne, particulièrement, la construction européenne marque les limites de l’Etat-nation face à un processus supranational qu’aucun d’eux n’est en mesure de maîtriser.


-Il y a ensuite des raisons inhérentes à l’essor et à la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Le développement des télécommunications, d’internet, du numérique et la multiplication de l’usage des ordinateurs ont accéléré la diffusion de l’information, permettant aux individus d’avoir rapidement accès à des données surabondantes. Le contrôle centralisé de l’information, nécessaire au centralisme décisionnel, est aussitôt remis en cause. De plus en plus de personnes, en effet, se sont considérées capables de débattre à travers internet et les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, les décisions politiques affectant leur propre existence.

-Il y a encore des raisons inhérentes à la complexité grandissante du gouvernement des sociétés. Cette complexité signifie qu’en matière politique, même le décideur institutionnel le plus expert n’est plus en mesure de tout prévoir et de tout contrôler. Partout dans le monde, les gouvernements sont confrontés à une inflation de demandes sur tous les sujets et à une aggravation de plusieurs grands problèmes (insécurité, exclusion sociale, dégradation de l’environnement, drogue, chômage, tensions résultant du caractère de plus en plus multiculturel et multiracial de la population, comme aux Etats-Unis, au Canada, en France, en grande Bretagne. Le traitement de ces problèmes a le plus souvent un caractère transversal qui déborde les administrations publiques. Il nécessite la participation de plusieurs acteurs et services.

-il y a enfin des raisons inhérentes aux citoyens. On relève, en effet, un certain changement dans le comportement des citoyens à l’égard des autorités étatiques et administratives. Les citoyens n’acceptent plus d’être livrés au bon plaisir, à l’autoritarisme et à l’arbitraire d’un pouvoir politique et administratif omnipotent dispensant ses prestations à sa guise. Ils aspirent à être entendus, exigent d’être satisfaits et se révoltent contre les lenteurs, les insuffisances et les carences politiques. D’où leur scepticisme, voire leur irrespect à l’égard du pouvoir politique. Ils se croient plus aux idéologies, aux slogans ou aux valeurs politiques affichés, ils ne considèrent plus qu’une politique est bonne ou mauvaise parce qu’elle revêt un aspect libéral ou socialiste. Ce sont les résultats qui leur permettent de distinguer les bonnes politiques des mauvaises.

Ce changement découle en fait de la prise en compte de nouvelles valeurs dans les sociétés modernes (solidarité, faim dans le monde, environnement, droit de l’homme, exclusion, Sida, etc) auxquelles ont adhéré les citoyens et qui ont été consacrées par de nouveaux droits pour les citoyens. Il s’agit par exemple du droit à la santé, à la qualité de la vie, à un environnement sain, droit au logement, droit à l’accès aux moyens de communication de masse, droit à l’information, droit des personnes âgées, droit des mineurs, des enfants, des femmes, des handicapés, des toxicomanes, des malades (voir H.M’rad, « Participation des citoyens à la conduite de l’action publique », in Gouvernance et conduite de l’action publique au 21ème siècle (dir. Ali Sedjari), L’Harmattan, 2003, p.339-362 ; ainsi que S. Cassese, « Les conditions de participation du citoyen à la vie administrative », in La participation directe du citoyen à la vie politique et administrative, Bruxelles, Bruylant, 1986, p.275-282, p.280).


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